Une photo, une histoire...

Discussion dans 'Photos du monde, photos de France' créé par Bernard, 17 Janvier 2016.

  1. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Raising the Flag on Iwo Jima.

    [​IMG]

    Je n’ai aucun talent pour la photographie mais cela ne m’interdit pas d’apprécier certaines œuvres et en particulier de découvrir avec intérêt l’histoire qui les entoure. Ainsi, je vous propose de revisiter « Raising the Flag on Iwo Jima » du photographe américain Joe Rosenthal. Dans son livre. « Les 100 photos du siècle » (Éditions du Chêne - 1999), la journaliste, réalisatrice et écrivaine française Marie-Monique Robin relate que l'image a été reproduite sur 3,5 millions de posters, 15 000 panneaux d'affichage, 137 millions de timbres. Editée sur des bons du Trésor, elle a permis de lever 200 millions de dollars pour financer l'effort de guerre. Ce cliché qui est probablement celui le plus diffusé de tous les temps a obtenu dès sa publication en 1945 le prix Pulitzer de la photographie.

    En février et mars 1945, une bataille sur l’île volcanique japonaise d'Iwo Jima de l’archipel d'Ogasawara opposa les États-Unis et l'Empire du Japon dans le cadre du théâtre d'opération du Pacifique de la Seconde Guerre mondiale. La bataille pour la conquête d'Iwo Jima mit aux prises une garnison retranchée de 22000 combattants japonais à 80000 soldats américains dont le débarquement sur l’île avait débuté à l’aube du 19 février 1945. Les affrontements furent féroces puisqu’à l’issue du combat on dénombra près de 21000 soldats japonais tués et 7000 soldats américains dont 6000 Marines soit l’équivalent d’un tiers de tous les combattants de cette arme tués durant la Seconde Guerre Mondiale. Comme bien souvent durant ce conflit les militaires japonais quant à eux s’étaient battus jusqu’au sacrifice suprême.

    "Raising the Flag on Iwo Jima" est un cliché pris le 23 février 1945 par le photographe américain de l’Associated Press (AP) Joe Rosenthal (1911-2006). Symbole d’une « armée américaine triomphante qui vient d'arracher aux Japonais une île stratégique, après les combats parmi les plus meurtriers de la guerre du Pacifique », la photographie représente cinq marines américains et un soldat infirmier de la Navy hissant le drapeau des États-Unis sur le mont Suribachi, lors de la bataille sur l'île japonaise d'Iwo Jima. Des six hommes présents sur la photographie, trois (Franklin Sousley, Harlon Block et Michael Strank) n'ont pas survécu à la suite des opérations ; les trois survivants (John Bradley, Rene Gagnon et Ira Hayes) sont devenus célèbres. Bien que la photographie ait immédiatement un immense succès, elle suscita de nombreuses polémiques.

    Sur la vérité historique d’abord puisqu’un premier drapeau avait était dressé auparavant sur le mont Suribachi. Joe Rosenthal, soupçonné d'avoir voulu dissimuler cette première pose, s’en est expliqué dans le journal « Le Monde »: "… De retour sur la plage, on m'annonce qu'une patrouille vient de partir pour le mont Suribachi, le sommet de l'île- le point géographique culminant de Iwo Jima, un volcan éteint d'une altitude de 166 mètres, situé à l'extrémité sud de l'île.- Cette journée était décisive. L’ascension fut rude. Les gars lançaient des grenades pour se protéger des ennemis embusqués. Arrivé au sommet, j’ai vu les premiers soldats planter un petit drapeau. J’ai vu un marine qui tenait un drapeau beaucoup plus grand sous le bras. Le premier, c’est pour le souvenir, m’a-t-il dit. Celui-ci, c’est pour que les copains le voient de partout. Deux drapeaux, cela aurait annulé tous les effets. J’ai attendu qu’il plante le grand drapeau. Je manquais de recul, la photo risquait d’être mal cadrée. J’ai bricolé une plate-forme de fortune avec des pierres. Il fallait faire vite. Je suis redescendu, le cliché est parti pour New York sans que je puisse le voir. Cinq jours plus tard, j’ai reçu par radio des félicitations d’AP. Ai-je eu le sentiment de réussir un cliché historique ? Pas vraiment. Je ne suis pas une vedette, juste un photographe qui a eu de la chance, le temps d’un instantané. »

    Par la suite Rosenthal fut accusé d’avoir arrangé pour l’occasion une mise en scène du « planter du drapeau » ; un critique littéraire du New York Times suggéra même que le Prix Pulitzer lui soit retiré. Bien que le photographe s’en défendit vigoureusement pendant de nombreuses années, l’accusation perdurera jusqu’au visionnage d’un film amateur réalisé à l’époque par le sergent Bill Genaust qui montre la totalité de la scène. Elle confirme que « Raising the Flag on Iwo Jima » est bien l’instantané d’un évènement photographié sur le vif.

    La célèbre photographie nourrit d’autres controverses quant à l’identité des combattants dressant la bannière étoilée. Le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt convaincu que la représentation constituerait un excellent symbole pour le 7e War Bond - emprunt national de l'État ouvert à des fonds privés pour soutenir l'effort de guerre - demanda le rapatriement des soldats survivants afin de les associer à la campagne de promotion. On confia au soldat Rene Gagnon, premier rapatrié, la charge d’identifier ses cinq compagnons. Il en désigna quatre mais pour des raisons de querelles personnelles refusa, dans un premier temps, de dévoiler le nom du cinquième combattant. Pressé par sa hiérarchie il avoua par la suite qu’il s’agissait du Marine Ira Hayes.

    L’identité des soldats est alors officialisée :3 soldats morts au combat (Franklin Sousley, Henry O. "Hank" Hansen et Michael Strank) et 3 survivants (John Bradley, Rene Gagnon et Ira Hayes), les noms sont communiqués à la presse et figurent désormais sur tous les documents officiels. Petit problème, l’identité d’un des trois combattants décédés est contestée par Ira Hayes ; il ne s’agit pas du sergent Henry O. "Hank" Hansen mais du Marine Harlon Block dont la mère avait déjà signalé, sans suite, qu’elle était certaine d’avoir reconnu son fils sur le cliché. Il va sans dire que l’identification d’Harlon Block confirmée par Hayes mettait les autorités politiques dans l’embarras. L’affaire fut pourtant classée et on ordonna au soldat Hayes de se taire.

    L’affaire en serait restée là si plus d'un an et demi plus tard, pris de remords, Ira Hayes n’était pas allé rendre visite à la famille Block pour lui avouer que c’était bien leur fils Harlon qui figurait sur la photographie. La mère de Harlon Block, adressa immédiatement une lettre au représentant du Congrès Milton West. Milton West envoya à son tour un courrier au commandant du corps des Marines Alexander Vandegrift, qui ordonna une enquête. Le résultat de l’enquête confirma que le sixième soldat était bien Harlon Block.

    Je terminerai en ajoutant qu’un mémorial sous forme de sculptures à l’image de la photographie a été élevé à Arlington (Virginie) en hommage au corps des Marines. De même que James Bradley fils de John Bradley publia en 2000 « Mémoires de nos pères », qui retrace l'histoire de la pose du drapeau et de ses acteurs. Le livre fut adapté au cinéma par Clint Eastwood en 2006 sous le titre « Flags of Our Fathers ».



    PS : Ce sujet est naturellement ouvert à tous les Membres de LC désireux d'y proposer l’histoire d’une illustration.
     
    Dernière édition: 23 Janvier 2016
    Le grouillot, MamLéa et jcb001 aiment ça.
  2. Le grouillot

    Le grouillot Bac à sable

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    Merci pour l'information.
    Il existe pas mal de photographie "historiques" plus ou moins "refaites". Comme quoi il n'y a pas que celles des mannequins d'aujourd'hui!
     
  3. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Le violon d’Ingres.

    [​IMG]

    Récemment j’ai eu l’occasion de revoir « Midnyght in Paris », film de Woody Allen qui nous entraine dans le Paris des années 1920. Parmi toutes les personnalités rencontrées par le héros figure Emmanuel Radinsky plus connu sous le pseudonyme de Man Ray (1890-1976), peintre, photographe, acteur du dadaïsme à New York, puis du surréalisme à Paris.

    Cela m’a remémoré sa célèbre photographie « Le Violon d’Ingres » réalisée en noir et blanc en 1924.

    Man Ray raconte dans ses Mémoires qu’il avait eu beaucoup de difficultés à convaincre Alice Prin, dite Kiki de Montparnasse, à poser pour lui. Elle prétendait " qu’un photographe n’enregistrait que la réalité ". A celà il s’inscrit en faux en affirmant " Pas moi… je photographiais comme je peignais, transformant le sujet comme le ferait un peintre. Comme lui, j’idéalisais ou déformais mon sujet ". Le Violon d’Ingres illustre particulièrement ses propos évoquant une photographie à mi-chemin entre la peinture et la " reproduction mécanique ".

    La photographie est un hommage à deux œuvres du peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) dont Man Ray s’est grandement inspiré. Le corps de Kiki vu de dos ainsi que la position de sa tête, coiffée d’un turban oriental, rappelle « La Baigneuse Valpinçon ». On retrouve cette même baigneuse au premier plan du « Bain turc », autre tableau du peintre néo-classique français. Elle est pour Man Ray la perfection du corps de la jeune femme qui, dit-il, " aurait inspiré n’importe quel peintre académique".

    [​IMG]
    « La Baigneuse Valpinçon » et « Le Bain turc »
    Jean-Auguste-Dominique Ingres
    (Musée du Louvre à Paris)​

    " Grâce aux deux ouïes dessinées à la mine de plomb et à l’encre de Chine sur l’épreuve, le corps est ici métamorphosé en violon. Si Man Ray joue avec l’expression populaire "avoir un violon d’Ingres", c’est-à-dire un hobbie, qui rappelle qu’Ingres était un fervent violoniste, il entend aussi révéler l’érotisme de la jeune femme et sa propre passion: elle est son violon d’Ingres. Le photographe évoque ainsi le thème de "l’amour fou", qu’André Breton explore à son tour dans l’ouvrage éponyme de 1937.

    Enfin, le rapprochement d’un corps de femme et d’un violon illustre le principe de la rencontre insolite cher aux surréalistes. À cet égard, cette photographie est publiée pour la première fois en juin 1924 sur la page de garde du numéro 13 de la revue d’André Breton et Philippe Soupault, Littérature, et a longtemps appartenu à Breton. C’est ce tirage original que possède le MNAM ainsi qu’une variante où Kiki pose de profil.

    Man Ray ayant autorisé des retirages à plusieurs reprises, il existe d’autres exemplaires de cette photographie. À partir de l’une des rééditions, il réalise en 1965 une autre version du Violon d’Ingres en traçant quatre cordes, non pas en trompe-l’œil comme les ouïes, mais au milieu de l’image sur toute sa longueur. " (1)



    (1) Ciné club de Caen.
     
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  4. MamLéa

    MamLéa Modératrice

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    Le bain turc : on dirait des petits cochons roses !:blume11:
     
  5. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Tu as de la suite dans les idées…
    Si ma mémoire ne me fait pas défaut, tu avais fait la même remarque lors de la première parution de l’article dans « L’Album photo ».
    Remarque à laquelle d’ailleurs je m’étais associé. :)
     
  6. MamLéa

    MamLéa Modératrice

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    M'en souvenais plus ! :hausse:C'est le même sentiment que je ressens quand je vois un tableau de Renoir.
     
  7. jcb001

    jcb001 Lorrain(e) accro

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    et les nus de Rubens, toujours des cochons roses?
     
  8. MamLéa

    MamLéa Modératrice

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    Plus ou moins aussi.
     
  9. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    " La pompe funèbre "

    [​IMG]
    Mort de Félix Faure, au palais de l'Élysée.
    (Le Petit Journal - 1889).

    Ce matin je me suis levé avec l’esprit suffisamment égrillard pour vous proposer une illustration du Petit Journal, quotidien parisien, paru lors du décès du Président de la République française Félix Faure. Cet évènement de prime abord douloureux bascula dans le burlesque et appartient depuis à la petite Histoire de France.

    En cette matinée du 16 février 1889, Félix Faure, se sent le cœur léger. Agé de 58 ans il entretient depuis quelque temps une liaison amoureuse avec Marguerite Steinheil. « Meg », comme la surnomme ses intimes, est l’épouse volage du peintre pompier Adolphe Steinheil. De trente ans sa cadette, .elle collectionne les amants et cette dernière aventure avec le premier des Français se matérialise par de nombreuses commandes de tableaux faites à son cocu de mari. Bref, « la petite entreprise » prospère et chacun y trouve son compte. Rien ne semble donc pouvoir assombrir ce beau mercredi où Marguerite est attendue pour 17 heures au Palais de l’Elysée par le président. Celui-ci a pris l'habitude de la faire venir chaque fois qu'il ressent le besoin de pratiquer une « séance de relaxation ».

    Dans la soirée un flash spécial radiophonique vint briser la quiétude des foyers français : « Le président Félix Faure est mort foudroyé par une congestion cérébrale ». La nouvelle que le président est mort dans les bras de sa maîtresse se répandit rapidement lorsque le Journal du Peuple du 18 février précisa que le président était décédé d’avoir « trop sacrifié à Venus ». Les circonstances croustillantes du décès prirent rapidement le pas sur la tragédie de la disparition subite du Président de la République. La rumeur populaire propagea que c’était au cours d’une fellation prodiguée par sa maitresse que le malheureux Félix avait été victime d’un orgasme fatal. La nouvelle valut à Marguerite Steinheil le surnom de « La pompe funèbre ». Nul ne doute que le sobriquet fit fureur.

    On apprit par la suite que peu après le drame, Marguerite s’était enfuie et avait pris un fiacre à moitié nue rue de Marigny. Elle s’éclipsa tellement rapidement qu’elle en oublia son corset dans le salon bleu de l’Elysée. C’est parait-il le chef de cabinet Le Gall qui le récupéra et le garda en souvenir. On rapporta également que le prêtre venu pour administrer les derniers sacrements, demandant à son arrivée : « Le président a-t-il toujours sa connaissance ? » se serait entendu répondre : « Non, elle est sortie par l'escalier de service ! ». Les chansonniers de l’époque s’en donnèrent à cœur joie : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée ! ». Quant à Roger Clémenceau, qui ne l’aimait guère, déclara par la suite : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. ». Triste épitaphe pour un président qui avait été surnommé par ses opposants « Le Président Soleil » pour sa propension démesurée pour le goût du faste.

    Le 23 février 1899, les obsèques nationales furent marquées par une tentative de coup d’État fomenté par Paul Déroulède. Il tentera en vain de faire prendre d'assaut le palais présidentiel par les troupes du général Roget. En 1908 Marguerite Steinheil, fut accusée d'être l'instigatrice du crime de son mari. Après un procès hautement médiatisé elle fut cependant acquittée. Partie vivre à Londres, elle épousa en 1917 Robert Brooke Campbell Scarlett, 6e baron Abinger et devint Lady Abinger. Elle décéda le 18 juillet 1954 dans une maison de repos à Hove, au Royaume Uni, - cela ne s’invente pas - dans le comté de Sus…sex.
     

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