D’un obélisque à l’autre...

Discussion dans 'Forum Paris' créé par Bernard, 14 Février 2010.

  1. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    L'Obélisque de la Concorde, les années décisives...

    Prologue.
    Si un ouvrage de Paris mérite qu’on lui consacre un article, c’est bien l’Obélisque de la Concorde. Honneur au doyen des monuments de la capitale. Lorsqu’il a été dressé pour la première fois devant le temple d’Amon à Louqsor (Egypte) sous le règne du pharaon Ramsès II au treizième siècle avant Jésus Christ, Lutèce n’existait même pas.

    Honneur également à Jean-François Champollion (1), déchiffreur des hiéroglyphes, père de l’’égyptologie. Bien que décédé 4 ans avant que l’obélisque ne soit dressé sur la place de la Concorde en 1836, c’est lui qui l’avait choisi lors d’une expédition en Egypte en 1828. Son enthousiasme et sa pugnacité ont permis de mener à terme le projet de donner à la France un monument pharaonique digne de ceux acheminés à Rome par les Romains.

    Pour avoir pas mal bûché le sujet pour faire ce petit papier, je peux affirmer que de tous les monolithes égyptiens érigés de par le monde, hormis celui de la place Saint-Jean de Latran à Rome et celui resté au temple de Karnak, l’obélisque de Paris est le plus beau tant par son état de conservation, sa qualité d’exécution, sa taille et la richesse des hiéroglyphes ciselés sur ses quatre faces.

    Je ne vais pas vous faire le récit du grand voyage de l’obélisque, il est couramment répandu, chacun de nous peut en lire les grandes lignes sur de nombreux sites qui traitent de cette grande aventure. En règle générale ces sujets couvrent la période allant du 15 avril 1831, date du départ de Toulon du fameux Luxor pour Thèbes, site archéologique de Louqsor, d’où provient l’obélisque, jusqu’au 25 octobre 1836, journée de l’érection du monolithe sur la place de la Concorde à Paris.

    J’ai opté pour ma part de relater la période, moins connue, relative aux années 1828-1830, durant lesquelles se sont déroulées les négociations entre l’Egypte, la France et l’Angleterre pour formaliser le don de l’obélisque au roi Charles X (2) par le vice roi d’Egypte Mohammad Ali (3).

    [​IMG]
    Jean François Champollion (1790-1832).
    Traduction du texte principal des hiéroglyphes gravés sur la face sud de l’obélisque de la Concorde.
    (Extrait du livre « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)

    L’Aiguille de Cléopâtre.
    En août 1828, Jean François Champollion met le pied pour la première fois sur le sol égyptien, il y vient pour vérifier la validité de sa méthode de déchiffrage des hiéroglyphes. Dépêché par Charles X à la tête d’une mission chargée de visiter les sites antiques afin d’en étudier les monuments, Champollion a choisi de débarquer à Alexandrie où se trouve l’Aiguille de Cléopâtre (5) sur laquelle lorgnent l’Angleterre et la France depuis le règne de Louis XVIII. Désireux de conserver la protection des deux pays Mohammad Ali, vice roi d’Egypte, avait fait don d’un monolithe à chacun d’eux sans préciser lequel leurs était destiné. Champollion devait donc agir au plus vite pour s’emparer du meilleur choix.

    « J’arrivai enfin auprès des obélisques, situés devant le mur de la nouvelle enceinte qui les sépare de la mer dont ils sont éloignés de quelques toises seulement. De ces monuments, au nombre de deux, l’un est encore debout et l’autre renversé depuis fort longtemps. Tous deux en granit rose, comme ceux de Rome, et à peu près du même ton, ils ont environ soixante pieds de hauteur, y compris le pyramidion. » (5-6) Dès le premier examen des hiéroglyphes, Champollion constate que les deux aiguilles sont bien antérieures à la célèbre Cléopâtre VII (69 à 30 av. JC), ils datent du règne du pharaon Thoutmôsis III... Erigés à l’origine devant le Temple du Soleil à Héliopolis vers le milieu du XVe siècle avant. Jésus Christ, ils furent ensuite acheminés à Alexandrie par les romains.

    Reçu par Mohammad Ali en son palais de Ras el-Tine Champollion offre au vice roi d’Egypte une traduction des hiéroglyphes relevés sur les deux obélisques et lui confirme que la France désirerait celui qui est encore debout. Mohammad Ali accède volontiers aux vœux de l’égyptologue, ce sera donc une Aiguille de Cléopâtre qui s’élèvera à Paris ! « La France devrait faire enlever sans tarder l’aiguille encore debout qui lui a été offerte, de crainte qu’elle ne lui échappe. » (6).Champollion apprendra par la suite que l’Angleterre, jugeant l’opération trop coûteuse, s’était abstenue provisoirement à prendre possession de son aiguille.

    [​IMG]
    Cléopatra’s Needle
    Central Park à New York – Victoria Embankment à Londres

    Les obélisques de Louqsor

    Comblés par ce début d’expédition Champollion et ses collaborateurs poursuivent la visite des sites pharaoniques. La mission remonte le Nil et arrive à Thèbes où, sur le site archéologique de Louqsor, se trouve le temple d’Amon. Champollion tombe en admiration devant les deux obélisques qui ornent l’entrée. « Un palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d’un seul bloc de granit rose d’Assouan, d’un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis jusqu’à la poitrine. C’est encore là du Rhamsès le Grand » (8)

    Effectivement les deux obélisques ont été érigés sous le règne de Ramsès II (1279 -1213 av JC). Ils sont chacun magnifiquement gravés sur quatre faces de trois colonnes de hiéroglyphes, de quoi envoyer aux oubliettes le désir d’acquérir l’Aiguille de Cléopâtre qui souffre de la comparaison. « C’est un des obélisques de Louqsor qu’il faut transporter à Paris ; il n’y a rien de mieux, si ce n’est de les avoir tous les deux. » (9).Convaincu par l’enthousiasme de Champollion Charles X va tout mettre en œuvre pour tenter de récupérer les deux monolithes de Louqsor, il y va de l’honneur national. Il faut agir au plus vite et pour cela on demande au Ministère de la Marine de créer une commission chargée d’étudier le transport des obélisques.

    En décembre 1829 Champollion revient en France à bord de l’Astrolabe. Son rapport officiel lève les dernières hésitations quant au choix du monument à rapatrier en France. Le plus délicat restait à faire, convaincre Mohammad Ali de faire don à la France des deux obélisques de Louqsor. La partie n’était pas jouée d’avance, la stratégie diplomatique du vice roi d’Egypte consistait à respecter un certain équilibre des faveurs qu’il accordait à la France et au Royaume Uni. Certes, depuis la chute de Napoléon 1er les deux pays ne sont plus en guerre mais leur rivalité se poursuit en Egypte, un seul mot d’ordre est donné «Surtout ne pas se faire doubler sur la ligne d’arrivée par les Anglais ! »

    [​IMG]
    L’obélisque de Louqsor, place de la Concorde à Paris
    Entrée du Temple d’Amon avec les deux obélisques tels que Champollion les a découverts
    (Description de l’Egypte)


    (1) Jean François Champollion (1790-1832), égyptologue français, déchiffreur des hiéroglyphes, considéré comme le père de l'égyptologie.
    (2) Charles X (1757-1836), roi de France de 1824 à 1830.
    (3) Mohammad Ali (1769-1849), vice-roi d'Égypte (1804-1849), considéré comme le fondateur de l'Égypte moderne.
    (4) « L’Aiguille de Cléopâtre » est le surnom donné à deux obélisques égyptiens datant du pharaon Thoutmôsis III. Aujourd'hui, l'une des aiguilles se trouve au bord de la Tamise à Londres (Victoria Embankment), l'autre à New York (Central Park). Chacune des deux est connue sous le nom de « Cleopatra's Needle ». L’obélisque qui se dresse à Central Park est celui choisi à l’origine par Champollion.
    (5) Toutes les citations concernant des personnalités sont extraites du livre « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)
    (6) Lettre de Jean-François Champollion à son frère Jacques-Joseph (1828).
    (7) Jean François Champollion, Lettres et Journaux écrits pendant son voyage en Egypte.
    (8) Lettre du 24 novembre 1828
    (9) Lettre de Jean-François Champollion à son frère Jacques-Joseph (4 juillet 1829)
     
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  2. Bernard

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    Le coup de Karnak
    Au cours du mois de janvier les Chambres votent, pour financer le début de l’opération, un crédit de 300 000 francs, Isidore Taylor, dit le Baron Taylor (10) est désigné commissaire du roi Charles X auprès du vice roi d’Egypte. Il a pour mandat de négocier l’échange de l’Aiguille de Cléopâtre d’Alexandrie contre les deux obélisques de Louqsor à Thèbes ou mieux encore, obtenir le don des trois monolithes.

    Au printemps 1830, chargé de présents pour Mohammad Ali, Taylor débarque à Alexandrie bien décidé de réussir, au plus vite, sa mission. Cependant, avant même d’être reçu en audience par le Pacha, il apprend que Mohammad Ali a promis un des deux obélisques de Louqsor au consul général d’Angleterre !

    N’étant pas à une pierre près il serait prêt, en compensation, à offrir à la France un autre obélisque. Pourquoi pas celui de Matarieh érigé près du Caire ? Dernier vestige du Temple d’Héliopolis, l’obélisque de Matarieh et le plus ancien monolithe connu, il date du règne de Sésotris 1er 1(971-1926 av JC) soit sept siècles avant celui de Ramsès II et les obélisques de Louqsor. L’offre est donc intéressante mais Champollion n’en veut pas, il connait le monument, il le trouve insuffisamment haut (20,40 m) et surtout l’ouvrage ne comporte qu’une colonne d’hiéroglyphes sur chacune de ses faces. Or, on s’en serait douté, Champollion veut un maximum de hiéroglyphes et des obélisques ne souffrant pas trop de la comparaison avec ceux de Rome où culmine à 32,18 m le monolithe couvert d’inscriptions égyptiennes de la place Saint-Jean-de-Latran acheminé en Italie en 357. La France se doit de posséder un ou plusieurs obélisques capables d’avoisiner en taille (25,37m) celui de la place Saint-Pierre et de le dépasser en beauté puisque celui-ci est vierge de toute inscription. Les tractations sont donc momentanément suspendues, il va falloir pourtant trouver un moyen pour arracher aux Anglais l’obélisque de Louqsor qui leurs a été promis !

    [​IMG]
    Obélisque de Matarieh - Obélisque de Karnac
    C’est par l’intermédiaire de Jean-François Mimaut (11), consul général de France en Egypte, que vont aboutir les négociations : « Je connais parfaitement le Pacha et je sais comment il faut le prendre écrit Mimaut le 2 juin 1830 au ministre français de la Marine. Je lui ai déclaré nettement qu’aucune de ses propositions ne me plaisait ; que nous ne voulions point partager les deux obélisques de Luxor, qui se correspondent, qui sont deux pendants, qui sont indivisibles, qui sont deux moitiés d’un tout, et que je sourirais bien moins encore à l’idée d’offrir au Roi des obélisques qui ne seraient que la monnaie de ceux de Luxor.».

    Au cours de son entretien avec le vice roi d’Egypte, Mimaut lui fait une proposition qui lui a été soufflée par Champollion : « Vous avez promis aux Anglais un des obélisques de Thèbes. Faites-leur don de celui de Karnac qui est connu pour le plus grand et le plus beau de tous, et dont ils seront fiers, et offrez au Roi de France, qui vous en sera gré, les deux obélisques de Luxor ». L’offre est alléchante, l’obélisque de Karnak est effectivement le plus beau de ceux qui sont encore disponibles. Mohammad Ali juge la proposition excellente. Le lendemain, la transaction est soumise au consul britannique qui immédiatement donne son accord.

    [​IMG]
    Mohammad Ali (1769-1849), vice-roi d'Égypte

    Comment se fait-il que le consul d’Angleterre ne se soit pas posé cette question : « Si les Français estiment que l’obélisque de Karnak est le plus beau pourquoi nous le proposer ? » Dans cette même lettre adressée au ministre de la Marine, Mimaut explique comment la paire des obélisques de Louqsor a été acquise par la ruse «…si l’obélisque de Karnac est supérieur à sa taille et son exécution à ceux de Luxor, il est placé au milieu d’une cour et entouré de constructions colossales, qu’on osera pas démolir pour le dégager… » En effet ce monument ne quittera jamais Karnak ! La parfaite connaissance des sites antiques par Champollion avait fait la différence. Dans une lettre confidentielle adressée au ministre de la Marine le baron Taylor écrira « Ce n’est pas à l’Egypte qu’on les a pris, c’est à l’Angleterre, qui allait les faire enlever.. » (12)

    L’opération obélisque est brutalement suspendue, d’importants évènements politique secouent la France, l’heure est aux Trois Glorieuses (27-29 juillet) à l’abdication de Charles X (31 juillet) et à Louis-Philippe 1er qui devient roi des Français le 7 août 1830.

    [​IMG]
    Charles X, roi de France de 1824 à 1830 - Louis-Philippe Ier, roi des Français de 1830 à 1848.

    (10) Isidore Justin Séverin Taylor, dit le Baron Taylor, né à Bruxelles le 5 août 1789 et mort à Paris le 6 septembre 1879, est un auteur dramatique, précurseur du mouvement romantique, homme d'art et philanthrope français.
    (11) Jean-François Mimaut (1774-1837), écrivain et diplomate, fut consul général de France à Alexandrie de 1829 à 1837.
    (12) Archives nationales, Marine BB4 1029 bis, volume II page 8.
     
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  3. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Le Luxor.
    Tandis qu’en Egypte Isidore Taylor et Jean François Mimaut négocient avec Mohammad Ali, en France, on ne reste pas inactif, on n’attend même pas le don officiel du vice roi d’Egypte pour entreprendre la construction d’une embarcation destinée au transport des obélisques. La Commission du Ministère de la Marine a tranchée parmi les projets étudiés, elle a même examinée la manière dont les romains s’y sont pris pour ramener des obélisques à Rome. De l’énorme bâtiment d’Auguste doté d’un équipage de 200matelots et 1200 rameurs à la galère géante de Caius-César capable d’acheminer un monolithe de 300 tonnes, tout est passé au crible. Champollion, esprit universel, a quant à lui proposé la construction d’un radeau géant destiné à naviguer sur le Nil jusqu’à son embouchure, puis, de transborder les obélisques sur de grosses gabarres pour franchir les mers. (13)

    « Trop compliqué, trop cher et pas assez sûr estime la commission instituée en 1829 pour examiner le transport. Elle se prononce pour un navire unique, capable d’évoluer sur les deux fleuves et les deux mers, sans aucun transbordement.» (14) Champollion est en partie satisfait, il sait combien le risque est grand de transborder des monolithes, dans l’Antiquité un obélisque s’était brisé lors de cette opération. « Ce voilier….devra remplir une série de conditions : être assez spacieux pour contenir l’obélisque, …, assez solide pour affronter la houle, mais suffisamment plat pour naviguer sur la Seine…. Par ailleurs la largeur de ce trois mâts devra être limité à 9 mètres pour tenir compte des arches les plus étroites des ponts de Rouen et de Paris. Sa longueur sera donc exagérée (43 mètres) pour qu’il ne s’enfonce pas trop… De plus, le navire devra s’échouer à Louqsor sur une plage de sable, en position parfaitement horizontale, sans le secours d’épontilles ou d’étais. Sa cale supportera un monolithe dont le poids sera hors de proportion avec l’espace qu’il occupera. Pour mieux répartir le fardeau, le bâtiment sera armé de cinq quilles supplémentaires.» (14)

    La construction de cet étrange navire est mise en oeuvre à l’arsenal de Toulon. Le 26 juillet 1830, le bâtiment flambant neuf est mis à l’eau, il est baptisé « Le Luxor ».

    [​IMG]
    Le Luxor, dessin de Léon-Daniel de Joannis

    Le Luxor embarque 121 membres d’équipage sous les ordres de Raymond de Verninac Saint-Maur (15), 36 ans, lieutenant de vaisseau recommandé par Champollion. Verninac avait fait la connaissance de l’égyptologue lorsqu’il l’avait ramené de sa mission d’Egypte à bord de l’Astrolabe. Au cours du voyage les deux hommes s’étaient liés d’amitié. Léon-Daniel de Joannis, 28 ans, est le lieutenant de vaisseau en second. Erudit, il étudie le Grec, parle couramment l’Arabe et le Turc, peintre à ses heures, il ramènera de nombreuses aquarelles de l’expédition. Viennent compléter le l’état major du vaisseau, Léon Levavasseur, 27 ans, lieutenant de frégate, Charles Baude, 43 ans et Léonard Blanc, 28 ans, lieutenants de frégate auxiliaires, Jean Jaurès, 23 ans, élève de première classe et Félix Sylvestre, 26 ans, commis d’administration. Pour les manœuvres de navigation, le trois mâts nécessite l’assistance de 95 marins. Ils sont principalement originaires de Provence.

    L’encadrement médical est assuré par le médecin-chirurgien Justin-Pascal Angelin, 36 ans assisté d’un jeune collègue de 19ans, François Pons. Angelin fait partie des volontaires au voyage « Le nom de Thèbes éveillait dans mon imagination des souvenirs d’antiquité et de gloire si pressants que je résolus de tenter tous les moyens d’être admis à faire partie de l’équipage » (16) Il offrit ses services aux autorités sanitaires qui donnèrent leur accord. Il est vrai que le chirurgien-major possédait un solide curriculum vitae. Il avait débuté sa carrière au sein de la Grande Armée de Napoléon dans laquelle il avait acquis une solide expérience de chirurgien durant son affectation à Cayenne où il avait fait face à de nombreuses épidémies. Le profil idéal pour prétendre participer en qualité de médecin de bord à une expédition en Egypte.

    La direction et l’exécution des charges de l’expédition terrestre sont confiées à Jean-Baptiste Apollinaire Lebas (17), 33 ans, polytechnicien, ingénieur de la Marine, assisté par 16 ouvriers spécialisés. Parmi eux, des charpentiers, des tailleurs de pierre, des calfats et un forgeron. Ils ont tous été choisis par Lebas lui-même parmi le personnel de l’arsenal de Toulon. Au début de cette année 1830, Lebas s’était illustré en supervisant la réparation des bateaux à vapeur de l’escadre de l’Expédition d’Alger (18) et organisé, avec succès, un chantier de radoub à Sidi-Ferruch. Sa nouvelle mission, directement fixée par le Ministère de la Marine, consistera à être « spécialement et exclusivement chargé de diriger tous les travaux relatifs à l’abattage, au transport par terre et à l’embarquement du premier obélisque….jusqu’à l’époque où il faudra recommencer les mêmes opérations pour l’embarquement du second obélisque » (19).
    .
    Le navire destiné au transport des obélisques est prêt à naviguer, l’équipage est constitué, ne reste plus qu’à attendre le don officiel de Mohammad Ali…,

    L’offre officielle.
    Une relative accalmie politique s’est installée en France depuis la proclamation de Louis Philippe 1er. Excellente nouvelle pour Champollion, comme prévu, le roi des Français entend mener à son terme « l’opération obélisques ». Cependant, la fin de l’année approche et l’offre officielle de Mohammad Ali n’est toujours pas parvenue en France. Sans doute l’a-t-il différée à cause de l’abdication de Charles X. Tiendra-t-il son engagement ? Après tout c’est au roi Charles X qu’il a promis les deux obélisques de Louqsor. Le déchiffreur des hiéroglyphes s’interroge, un doute l’envahi : «Si, malheureusement, on devait se réduire à n’emporter qu’un seul des obélisques de Luxor, il faut, sans aucun doute, prendre l’obélisque occidental, celui de droite en entrant au palais. Le pyramidion a un peu souffert, il est vrai, mais le corps entier de cet obélisque est intact, et d’une admirable conservation, tandis que l’obélisque de gauche, comme je m’en suis convaincu par des fouilles, a une grande fracture vers la base ». (20).

    Au cours du mois de décembre arrive enfin, la missive tant attendue. Datée du 29 novembre, elle est adressée par Boghos Yousouff, ministre des Affaires Etrangères égyptiennes au comte Horace Sébiastani, ministre français de la Marine :

    [​IMG]
    Douin, L’Egypte de 1828 à 1830, pages 330-331

    Sébastiani n’en croit pas ses yeux, il relit une seconde fois la lettre. Non il ne s’est pas trompé, la France est désormais propriétaire de trois obélisques ! Le don dépasse les plus folles espérances ; aux Affaires Etrangères on sait que Mohammad Ali a obtenu en échange l’octroi d’avantages commerciaux dans le commerce du bois pour mature dont l’’Egypte a grand besoin pour reconstituer sa flotte… (21)

    Bref, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil mais, il va falloir ramener les trois obélisques en France ; tous les protagonistes du projet vont pouvoir mesurer la difficulté de la tâche. On se prépare au premier voyage, le vœu initial de Champollion est retenu, Le Luxor ramènera d’abord à Paris l’obélisque occidental de l’entrée du Temple d’Amon à Louqsor.

    Comme chacun sait l’obélisque occidental de Louqsor sera, pour de multiples raisons, le seul ramené en France, depuis, son frère en exil, orne l’entrée d’un temple à jamais mutilé...

    [​IMG]



    (13) Dans son étude, Champollion avait même évalué le montant des salaires des futurs ouvriers égyptiens !
    (14) « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)
    (15) Raymond de Verninac Saint-Maur (1794-1873), ministre de la Marine, contre-amiral, gouverneur des établissements français de l'Inde
    (16) Justin-Pascal Angelin, Expédition du Luxor, 1833, page 9
    (17) Apollinaire Lebas (1797-1873), ingénieur de la Marine
    (18) Conquête de l’Algérie par la France (1830-1902)
    (19) « L’obélisque de Louxor » d’Apollinaire Lebas, Paris, 1839, (page 23 à 26)
    (20) « Obélisques égyptiens à transporter à Paris »
    (21) Si dans certains pays du vieux continent règne un véritable engouement pour l’art architectural pharaonique frisant, comme en France, l’obélisco-manie, il n’en est pas de même, à l’époque en Egypte où Mohammad Ali utilise ce patrimoine, pour faire des dons en échange d’accords commerciaux favorables avec les puissances dominantes, et ceci, afin de reconstruire et moderniser son pays
     
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  4. Bernard

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    Quelle est la hauteur exacte de l'obélisque ?

    En 1999, Etienne Poncelet, architecte en chef des Monuments Historiques, à établi, à l’aide d’une nacelle, les mesures exactes de l’obélisque de la Concorde. Il s’avère que sur la hauteur du monolithe seul un malheureux centimètre sépare ses relevés de ceux effectués par l’Ingénieur de Marine, Jean-Baptiste Apollinaire Lebas en 1831 !

    Soit 20,89 m en 1999 pour 20,90 en 1831, hors pyramidion.

    Hors pyramidion puisqu’en 1998, l’obélisque s’est vu coiffé, en remplacement de celui d’origine, d’un pyramidion métallique qui a porté sa hauteur à 24,438 m. Hauteur à laquelle il faut encore rajouter divers éléments, comme la hauteur du socle moderne qui porte la hauteur totale de l’obélisque de la Concorde à exactement 33,333m

    Dites 33,333 ! Simple à retenir… :)


    [​IMG]

    Service religieux célébré par l'archevêque de Paris, lors de la célébration du prremier anniversaire de la proclamation la République, le 4 mai 1849.
    (L'illustration, août 1849)

    Le temple pseudo-égyptien, construit autour de l'obélisque, à l'occasion de la fête de l'Empereur, le 15 août 1866.
    (Phptographie anonyme)
     
  5. Bernard

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    Quel est le poids de l’obélisque ?

    On s’en serait douté l’obélisque de la Concorde n’a jamais été pesé, par contre son poids a été estimé… En particulier par Apollinaire Lebas qui a eu pour charge de l’abattre à Louqsor de le charger et le décharger du Luxor et enfin d’imaginer un mécanisme capable de l’ériger à Paris, opérations toutes effectuées sans l’aide de machines à vapeur.

    En 1831, Lebas évaluait à 220,5 tonnes le poids du monolithe. En 1999, Poncelet l’avait chiffré à 222 T, nouveaux pyramidion inclus.

    Si l’on rajoute à ces 222 tonnes le poids du socle moderne - le socle d’origine n’avait pu être ramené d’Egypte - composé de 5 blocs de granite d’un poids de 240T on arrive à un poids total du monument de 462T pour une surface d’assiette de 18 m2.

    D’où le coef de 25,66T/m2, ce qui correspond, d’après les experts, aux normes habituellement admises…

    Ouf, nous voila rassurés, l’obélisque ne risque pas de s’enfouir dans les entrailles de la terre ! :)

    [​IMG]
    Les cynocéphales du socle d’origine (Musée du Louvre)

    Comme dit plus haut le socle d’origine orné de cynocéphales n’a pas été ramené de Louqsor, il était en mauvais état et était intégré au mur d’enceinte du Temple d’Amon. Par contre Lebas avait rapatrié une partie du socle du second obélisque, orné également de cynocéphales, dans l’intention de l’incorporer au socle moderne.
    Késaco cynocéphales ? Ce sont des babouins dressés sur leurs pattes de derrière mains levées en signe d’adoration du soleil. Ils exhibent de généreux attributs jugés trop indécents à l’époque pour être intégré au nouveau socle, donc oust, allez-vous faire voir au Musée du Louvre ! :)

    Non contents de n’avoir ramené qu’un seul obélisque, on a piqué les babouins de son frère resté sur place… :green:
     
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  6. MamLéa

    MamLéa Modératrice

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    Toulois (54)

    On admet généralement une densité moyenne de 2,8 (sans unité) pour les granites.
    J'ai bien écrit granite avec un "e" final, ce qui correspond à une roche composée de "grains" de quartz, felsdpaths et micas.
    Cette densité peut être légèrement supérieure si le granite est riche en minéraux plus lourds (amphiboles, pyroxènes...).
    L'obélisque est donc taillé dans le granite rose d'Assouan.

    Après, une fois qu'on connait la densité du granite en question, c'est aux mathématiciens de calculer le poids en fonction de la forme de l'objet. Leurs calculs ne doivent pas s'éloigner beaucoup de la réalité.

    Un granit, sans "e" est un terme non scientifique utilisé par les marbriers pour nommer une roche polie.


    Merci, Bernard, ton sujet est très intéressant.
     
  7. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    L’obélisque consacré au catholicisme.

    Lorsque l’empereur Caligula fit ramener d’Alexandrie l’obélisque qui se dresse place Saint Pierre à Rome, il ne se doutait pas qu’un monument hérité du polythéisme allait devenir, un millénaire plus tard, un symbole du catholicisme.

    Ce monolithe vierge de toute inscription dont on suppose qu’il provient d’Héliopolis aurait été érigé sous le règne du roi Amenemhat II (1929-1895 av. JC). Il fut initialement transplanté à Rome, en l’an 37, au centre du cirque de Caligula, non loin (250m) de la place Saint Pierre. Sous le règne de Néron, en 65 ap. J.-C., le cirque fut le cadre des premiers martyrs chrétiens à Rome, dont celui de l’apôtre Pierre qui, selon la tradition catholique, aurait été crucifié, approximativement, au pied de l’obélisque en 67 ap. J.-C. Pour effacer le souvenir de Néron, Vespasien ferma le cirque, il tomba en ruine jusqu'à ce Constantin Ier fit détruire les derniers restes pour construire la première basilique constantinienne, seul l’obélisque fut épargné.

    [​IMG]
    L'obélisque de la place Saint-Pierre à Rome
    Pusieurs papes avaient envisagés de faire franchir au monolithe les 250 mètres qui le séparaient de la place Saint Pierre pour l’exhiber aux yeux des nombreux pèlerins. Ils avaient cependant tous reculés devant l’énormité de la tâche. C’est au pape Sixte V dit Sixte Quint (1585-1590) que l’on doit cette audace. Dès le début de son pontificat, en 1585, il convoque au Vatican les plus grands architectes pour leurs dévoiler son vœu. Ce sera le projet de Domenico Fontana, 42 ans, originaire du Tessin qui sera retenu. Sixte Quint lui attribue les pleins pouvoirs ; il pourra disposer de tous les moyens matériels et humains pour mener à bien son entreprise. Les habitants des domiciles qui seraient susceptibles de gêner le passage de l’obélisque seront expropriés et leurs maisons détruites !

    Fontana fait construire un gigantesque échafaudage qui servira à l’abattage de l’obélisque puis à son érection place Saint Pierre. Une fois le monolithe soulevé de 70 cm au dessus de son piédestal on engagera sous sa base une plateforme à rouleaux sur laquelle il sera couche et transporté. Cet énorme machine, connue sous le nom de « château de Fontana », a nécessité pour la construire l’utilisation d’énormes troncs d’arbres ramenés de la forêt de Campo Morto, située à une trentaine de kilomètres Rome, par de massives charrettes à grandes roues tirées par sept paires de bœufs. Son mécanisme est complexe : « De mémoire de Romain, jamais autant de madriers, de moufles, de poulies, de cabestans, de colliers de fer et de cordages n’ont été utilisés dans un chantier… » (1) Par ordre du Pape, toutes les rues appeler à être utilisées par le parcours de ce « convoi exceptionnel » sont barricadées. Quiconque osera pénétrer dans cet espace protégé subira la peine capitale !

    [​IMG]
    Le Château de Fontana

    Au petit matin du 30 avril 1585, avant le début de l’abattage, deux messes sont célébrées pour « purifier ce monument hérité du paganisme « et implorer le Saint Esprit. « L’ouvrage que nous allons entreprendre, proclame Fontana, est consacré à la religion, à l’exaltation de la Sainte Croix. Implorer avec moi l’Assistance de Dieu… » (1) Les ouvriers et la’foule présente tombent à genoux pour réciter avec l’architecte un Pater et un Ave.

    Les travaux peuvent commencer au commandement de la trompette et du drapeau ! Le château de Fontana émet des craquements effroyables sous la tension des palans, l’obélisque commence à se soulever, on dirait que la terre tremble. A 22 heures le monolithe a été suffisamment élevé pour qu’on puisse y glisser dessous la plate-forme à rouleaux. Ce premier succès est salué par un tir soutenu de coups de canons qui ébranle la ville ! Couché sur son « berceau à roulettes » l’obélisque est maintenant transporté place Saint Pierre, sur son passage, la foule en prière se prosterne. Il restera là couché sous étroite surveillance pendant plus d’un an…

    Le 16 septembre 1586, soit plus de deux siècles avant l’érection de l’obélisque de la Concorde (1836), va être dressé un monolithe de 268 T et de 25,37m de haut ! Auparavant on se livre aux mêmes préparatifs et cérémonies religieuses faites en 1585. Le Château de Fontana reprend son service sur un chantier qu’on peut qualifier de pharaonique : »… 40 cabestans, mus par 800 hommes et 140 chevaux, tirent sa partie supérieure, tandis que quatre moteurs semblables font avancer la base et la plateforme qui lui sert d’appui » (1) Après quelques sueurs froides l’obélisque se dresse fièrement sur la place Saint Pierre. Désormais, au milieu des pèlerins venus en foule, il y recevra périodiquement la bénédiction urbi et orbi du pape lors des grandes fêtes religieuses catholiques.

    [​IMG]
    16 septembre 1586 – Erection de l’Obélisque de la place Saint-Pierre à Rome


    (1)« Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)
     
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  8. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    L’invraisemblable épopée de l’obélisque de Londres.

    Compte-tenu des « rapports musclés » avec lesquels français et anglais s’étaient affrontés pour obtenir le don de certains obélisques, on aurait pu croire que nos éternels rivaux se seraient empressés d’emporter d’Alexandrie leur Aiguille de Cléopâtre. Il n’en fut rien, ce n’est que fin 1876, après de nombreuses tergiversations, que le général James Edward Alexander arrive à bâtir un montage financier avec l’aide du mécène Erasmus Wilson célèbre dermatologue de Londres. L’ingénieur chargé des opérations terrestres est un dénommé John Dixon très connu à l’époque pour avoir réalisé la construction de la première voie ferrée chinoise.

    Ces trois personnages sont tous francs-maçons et ne tardent pas à s’entendre sur les modalités de l’opération (1). Le contrat est signé à la fin de 1876, pour la première fois une entreprise privée est choisie pour ramener un obélisque d’Egypte. Peut-être vous souvenez-vous que l’Aiguille de Cléopâtre est le nom donné à deux obélisques d’Alexandrie, l’un d’eux était debout et l’autre couché, sans doute victime d’un séisme survenu en 1303. C’est celui qui est à terre qui a été toujours revendiqué par l’Angleterre pour des raisons économiques puisqu’il offre l’avantage de nécessiter uniquement son transport sans passer par l’opération d’abattage très onéreuse et particulièrement risquée.

    Si le Luxor était un étrange navire, le Cléopatra qui va transporter l’Aiguille de Cléopâtre à Londres l’est encore plus. Il est prévu « … d’enfermer l’obélisque dans un cylindre, de 28,3 mètres de long et de 4,5 mètres de diamètre, divisé en dix compartiments imperméables, qui pourrait rouler jusqu’au rivage, puis se transformer en bateau. Il ne restera plus qu’à trouver un navire à vapeur pour remorquer jusqu’en Angleterre cet engin inédit…" (2) Le commandement du Cléopatra est confié à Henry Carter, vétéran de la Péninsular and Orient Line, avec un équipage de cinq marins et s’un charpentier, l’ingénieur Dixon naviguera à bord de l’Olga, navire remorqueur.

    [​IMG]
    Général James Edward Alexander (1803-1885) - Docteur Erasmus Wilson (1809-1884)

    L’expédition débute en 1877, arrivée à Alexandrie les choses ne vont pas se dérouler tout à fait comme prévues. Les Aiguilles de Cléopâtre appartiennent au gouvernement égyptien mais il n’en est pas de même pour le terrain sur lequel elles sont entreposées. Le propriétaire qui depuis des années réclamait, à corps et à cris, d’être débarrassé de ces « énormes pierres encombrantes » se sent pris d’une passion soudaine pour les deux monolithes. Bref il flair le bon coup pour engranger un abondant bakchich en échange de l’autorisation d’enlèvement. L’argent qu’on lui propose n’est pas tout, il désire également une forme de reconnaissance de la part de l’Angleterre. Devant l’entêtement du gaillard et en plus de percevoir une somme rondelette il obtiendra de figurer comme donateur dans les documents officiels de la transaction ! Etre reconnu donateur d’un bien qui ne vous appartient pas, avouez que ce n’est pas commun mais bon, la fin justifie les moyens…

    Autre problème plus conséquent auquel Dixon n’avait pas pensé. Pour faire rouler le gros cylindre dans lequel l’obélisque sera entreposé il est impératif que la voie empruntée soit suffisamment plane et surtout dépourvue d’obstacles pour satisfaire un bon acheminement. Or c’est loin d’être le cas, pour aller du terrain où est entreposé le monolithe jusqu’à la berge du Nil il va falloir faire sauter à la dynamite une quantité impressionnante de rochers et autres difficultés naturelles ! Ce genre d’opération ne se fait pas sans autorisations préalables des propriétaires des terrains traversés. Autres tracas administratifs auxquels on viendra à bout après pas mal de palabres et « gratifications ».

    Le 28 août 1877, alors que l’obélisque a été acheminé dans son sarcophage, sans trop d’encombres, jusqu’au Nil, on constate avec effroi que l’énorme cylindre prend l’eau. Il faut inspecter puis réparer tous les points d’étanchéité suspects. Encore un mois de perdu avant de pouvoir procéder au gréement par l’adjonction d’un mât, d’un gouvernail et d’une petite cabine pour accueillir l’équipage. Le 27 septembre 1877 l’étrange attelage quitte Alexandrie. A bord de l’Olga et du Cléopatra nul ne peut imaginer que le voyage va prendre une tournure cauchemardesque…

    [​IMG]
    Le Cléopatra

    Après un début de voyage paisible, le convoi est pris dans une grosse tempête à l’entrée du Golfe de Gascogne, le Cléopatra menace de sombrer. Six marins volontaires de l’Olga partent dans une frêle embarcation pour lui porter secours. Ils ne feront que quelques mètres avant de sombrer définitivement dans les flots déchainés. Le capitaine Carter et l’équipage du Cléopatra ont plus de chance, après avoir abandonné leur navire, ils parviennent à rejoindre le remorqueur. Le Cléopatra quant à lui a disparu dans la tempête. A Londres c’est la consternation. Six hommes sont morts et l’obélisque perdu ! Les débats font rage : A qui incombent les responsabilités de ce désastre ? Les accusations fusent envers l’ingénieur Dixon et son navire atypique. Dixon persiste et signe. Le Cléopatra n’a pas pu sombrer, c’est techniquement chose impossible. Il demande qu’un navire soit envoyé sur la zone du naufrage pour faire des recherches…

    Le 16 octobre une dépêche tombe : « Le Cléopatra a été retrouvé en mer et remorqué par un navire jusqu’au port d’El Ferrol, au nord-ouest de l’Espagne.» (2) Ouf, au moins l’obélisque est sain et sauf ! Cependant le Cléopatra, navire abandonné, appartient maintenant au capitaine du bâtiment écossais qui a procédé au sauvetage. Après un recours en justice et de multiples marchandages l’affaire sera conclue pour 5000 livres de dédommagement….

    Après ces péripéties pour le moins inattendues, le Cléopatra accoste enfin à Londres, comme à Paris quatre décennies plus tôt, les débats font rage pour savoir où l’obélisque doit-être érigé. « Finalement, c’est au bord de la Tamise, entre les ponts de Waterloo et de Claring Cross, qu’il prendra place. Là au moins, il ne gênera personne, et on pourra le voir de loin » (2). Le 13 septembre 1880, l’érection se termine « au moment même où Big Ben sonne 15 h 30. » (3)

    Pour accueillir Cléopatra’s Needle un piédestal flanqué de quatre sphinx de bronze a été construit. « On y a déposé les monnaies traditionnelles, mais aussi un véritable bric à brac : des exemplaires de la Bible en plusieurs langues, un portrait de la reine Victoria, une carte de Londres, un guide des chemins de fer britanniques, une boîte de cigares, des jouets pour enfants… et même les photos de douze jeunes beautés anglaises. Ramsès II doit se retourner dans son sarcophage » (2) :)

    Fin d'une odyssée qui nous invite à regarder d’un autre œil l’obélisque qui se dresse à Victoria Embankment à Londres….



    (1) Lorsque j’évoquerai le rapatriement de la deuxième Aiguille de Cléopâtre de New York on verra que la franc-maçonnerie s’est intéressée particulièrement aux monolithes égyptiens.
    (2) « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)
    (3) Peter Tompkins, « The Magic of Obelisks » page 273
     
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  9. Bernard

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    Quand l’obélisque de la Concorde faisait office de gnomon.

    De juin 1999 à décembre 2000, durant 18 mois l’obélisque de la Concorde a fourni l’heure aux parisiens. L’affaire remonte à mai 1913 lorsque Camille Flammarion (1842-1925), astronome français, frère ainé d’Ernest, fondateur des Editions Flammarion, propose au Préfet de la Seine de faire de l’obélisque de la Concorde le plus grand cadran solaire du monde L’idée séduit le monde politique parisien mais la première mondiale empêchera le projet d’aboutir.

    En 1925 Camille Flammarion décède mais, son épouse et ancienne assistante Gabrielle Flammarion, quelques années plus tard relance le projet pour que sa réalisation coïncide avec le centenaire de l’érection de l’obélisque place de la Concorde (octobre 1936). Comme précédemment l’étude est retenue. « L’architecte de l’Observatoire de Juvisy procède alors à des essais de traçages, en collaboration avec les ingénieurs et géomètres de la Ville de Paris et du Service Géographique de l’Armée. Cinq lignes horaires sont creusées dans la chaussée au sud de l’obélisque pour aboutir à des plots en bronze marquant les heures et les saisons. (1)»Les travaux ne commenceront qu’au printemps 1939 et seront, à leur tour, interrompus par la Seconde Guerre Mondiale.

    Enfin, soixante ans plus tard, l’entreprise aboutira pour la rentrée dans le troisième millénaire, le cadran solaire sera inauguré le 21 juin 1999, jour d’entrée dans le solstice d’été. Les lignes des heures, les courbes des solstices et la droite des équinoxes sont matérialisés sur la chaussée par de gros clous en laiton, et sur les passages piétonniers par des bandes thermocollées.

    [​IMG]

    Considéré comme un outil essentiellement pédagogique par la Société Astronomique de France l’horloge restera seulement en fonction jusqu’à la fin de l'année 2000.


    (1) « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil)
     
  10. Bernard

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    Redde Caesari quae sunt Caesaris…

    En l’occurrence pour l’histoire que je relate ici, on verra que cela sera plutôt « rendons au Négus ce qui appartient au Négus ». Hormis les obélisques ramenés en Italie par les romains, tous les obélisques érigés, à partir du XIXème siècle, ailleurs dans le monde, avaient fait l’objet d’un don par les gouvernants des pays d’où ils provenaient. Enfin, disons plutôt tous sauf un…

    L’obélisque d’Axoum (Ethiopie) avait été dérobé par Benito Mussolini lors de l’occupation italienne de l’Ethiopie de 1936 à 1941. Il fut transporté à Rome puis érigé le 31 octobre 1937 non loin du Cirque Maxime à Rome, devant le bâtiment qui abrita le ministère de l'Afrique italienne jusqu'en 1945 Ce hold-up colonial va donner lieu à l’un des plus extraordinaires suspens archéologico-diplomatique du XXème siècle.

    [​IMG]
    L'obélisque d'Axoum abattu pour le transporter en Italie.

    De nos jours, Axoum, ville moyenne d’Ethiopie située dans la province septentrionale du Tigré est mondialement connu pour son site archéologique inscrit sur la liste du patrimoine mondial depuis 1980. Par le passé, « Axoum était la capitale d’un des plus grands royaumes de l’Antiquité tardive. Édifié dès le Ier siècle après JC par les Rois des rois (1), cet empire étendait son autorité du Soudan jusqu’à l’actuel Yémen. Parmi les vestiges de ce véritable âge d’or, les plus remarquables sont sept stèles géantes – ou obélisques – en granit. Elles présentent sur toute leur hauteur un décor sculpté figurant les étages d’un bâtiment. Demeure des souverains défunts, symbole de puissance ou véhicule entre la terre et le ciel, la signification de ces monuments est incertaine. Six d’entre eux sont toujours sur place. La dernière stèle, gravée sur toutes ses faces et la plus belle d’entre toutes, fut transportée à Rome en 1937 sur ordre de Benito Mussolini. » (2)

    Faisons un bond jusqu’en 1947, Mussolini est tombé, la démocratie est revenue en Italie et l’empereur Haïlé Sellassié est rétabli sur le trône éthiopien. Sous l’égide de l’ONU un traité de paix est signé, il stipule que l’Italie « dispose de 18 mois pour restituer tous les biens et œuvres d’art pillés durant la guerre ». Certains objets de moindre valeur sont restitués mais l’obélisque d’Axoum, le Trône du Négus et d’autres trésors comme les Archives Impériales demeurent cependant en Italie. A partir de cette date le pouvoir à Addis-Abeba ne cessera de réclamer qu’on lui rende l’obélisque d’Axoum.

    [​IMG]
    Obélisque d’Axoum

    Au début des années 90, après 40 ans d’occultation du litige, une campagne pour la restitution.est organisée par l’association éthiopienne AFROMET (3) bien décidée d’en faire une mobilisation internationale. « En 1996, les habitants d’Axoum réunissent la plus importante pétition de l’histoire du pays, tandis que Paulus-V, chef de l’église éthiopienne, interpelle le Pape romain. C’est la première lettre de cette église autonome envoyée au Vatican depuis le XVIIème siècle. En 1998, le Premier ministre éthiopien se déplace en personne pour faire une déclaration à Rome. L’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Égypte, la Turquie, pays victimes de pillages, soulèvent la question devant l’ONU et l’OUA… Dans la presse italienne, spécialistes, partisans et opposants s’affrontent à coup d’éditoriaux, d’articles et de rumeurs. Certains parlent alors de « procrastination de la décennie » »(2).
    .
    Malgré des promesses officielles de restitution faites en 1956, 1994, 1997 et 1998, l’obélisque d’Axoum demeurait toujours dressé sur le sol italien. Enlisé dans des négociations sans fin, le retour en Ethiopie du monolithe semble pour toujours compromis. En Italie on semble résolu à le garder, Vittorio Sgarbi, sous-secrétaire italien aux Biens culturels et néo-fasciste notoire, déclara même que : « L’obélisque est désormais un citoyen naturalisé… les Éthiopiens devraient se réjouir d’avoir une vitrine dans la plus belle ville du riche monde occidental. »

    L’affaire patinerait, sans doute, encore dans la semoule si le ciel n’était pas venu au secours de l’Ethiopie le 28 mai 2002 ! Durant la nuit un orage éclate sur Rome et la foudre s’abat sur l’obélisque d’Axoum l’endommageant très gravement. Cet évènement largement repris dans la presse fait rebondir le problème sur la scène politique.

    [​IMG]
    L’obélisque foudroyé

    « Entre nostalgiques du Duce, libéraux au pouvoir et gens de gauche, le débat s’envenime rapidement. Faut-il « Rendre au Négus ce qui est au Négus » ? Et assumer sur le plan international la responsabilité d’un précédent juridique ? » (2). Certains pays comme la France et l’Angleterre « serrent les fesses » d’être à leur tour mis à l’index. Comble de malheur le 29 mai est également la Fête Nationale de l’Ethiopie qui en remet une couche en accusant l’Italie d’être responsable des dégâts subis par la stèle. De plus, Addis-Abeba réclame à nouveau qu’on lui rendre le monument et en profite pour saisir, début juillet, l’Organisation de l’unité africaine.

    « Lié d’un côté par des obligations de droit international, de l’autre par la nécessité de ménager l’aile droite de son gouvernement, Silvio Berlusconi finit par trancher et décide en juillet 2002 d’autoriser le début des travaux de restauration puis de démantèlement. En novembre 2003, l’avant-dernière étape du chantier, dirigé par le professeur Giorgio Croci, voit la stèle découpée en trois tronçons puis stockée dans un entrepôt militaire de l’aéroport de Fiumicino » (2)

    [​IMG]
    Durant 5 ans les éthiopiens vont redouter un ultime coup de théâtre. Pendant cette période l’obélisque d’Axoum attendra un avion russe de type Antonov-124, seul gros porteur capable d’acheminer ce monument de 160 tonnes. Enfin, enfin le jeudi 4 septembre 2008, un obélisque, restauré pour la bagatelle de 7 millions d’euros, arrive en Ethiopie. Devant une foule en liesse, le premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères italien, Alfredo Mantica, retirent ensemble les drapeaux italien et éthiopien qui le recouvrent.

    Désormais l’obélisque a retrouvé sa place sur son socle d’origine dans le prestigieux décor du site archéologique d’Axoum d’où il avait été dérobé 70 ans auparavant.

    [​IMG]


    (1) Rois des rois : de l’amharique negousse neguest, titre porté par les empereurs éthiopiens. Le terme “négus” qui en découle est plus couramment utilisé.
    (2) Axoum : Odyssée d’un obélisque abyssin par Laurent Védrine (Extrait du journal « Les nouvelles d'Addis », n° 39, 15 janvier 2004)
    (3) Afromet : Association for the Return of The Maqdala Ethiopian Treasures (Association pour le tetour des trésors éthiopiens de Maqdala). Association internationale basée en Éthiopie et à Londres, fondée pour réclamer la restitution des biens pillés en Éthiopie par les troupes britanniques (1867-68). Par extension, Afromet lutte pour la restitution à l’Ethiopie de tous ses biens culturels.
     
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  11. Bernard

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    Journée du Patrimoine (18-19 septembre 2010).

    Dans le cadre des journées européennes du patrimoine, l’égyptologue Jean-François Champollion est honoré dans certaines villes de France.
    Ainsi le Musée de Grenoble dans le cadre « Les grands hommes » propose, autour de la célèbre statue de l’égyptologue du sculpteur Bartholdi, une visite spécifiquement adaptée aux personnes non voyantes sur le thème de Champollion l’Egyptien.

    [​IMG]
     
  12. Lothringer

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    Notez que la Pierre de Rosette est présente au British Museum, et que sa description in situ diminue à mon avis le rôle joué par Champollion.

    Sacrés anglais.
     
  13. Bernard

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    Petite histoire de Cléopatra’s Needle érigée au Central Park à New-York.

    L’acheminement de l’Aiguille de Cléopâtre à Londres aura demandé trois ans (1877-1880) d’efforts entrecoupés de multiples rebondissements avant son érection survenue le 13 septembre 1880 (1). Bien que commencée deux années plus tard il s’en est fallu de justesse pour que l’opération Cléopatra’s Needle de New-York ne coiffe sur le poteau celle de nos amis Anglais.

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    Cléopatra’s Needle
    A New-York de nos jours – A Alexandrie en 1879

    Le financement de l’expédition sera assuré par l’homme d’affaire américain William Henry Vanderbilt. Considéré à sa mort comme l'homme le plus riche du monde, le mécène s’adressa en premier à l’ingénieur anglais John Dixon chef des opérations terrestres du rapatriement de la Cléopatra’s Needle à Londres. Ses prétentions financières étant jugées exorbitantes le contrat sera finalement confié à Henry Honychurch Gorringe, officier de marine américain alors âgé de 38 ans. Il recevra 75000 dollars s’il parvient à ériger le monolithe à New-York, rien n’est prévu en cas d’échec. Gorringe relève le défi mais le risque est grand, il doit s’endetter auprès d’amis pour rassembler les fonds nécessaires à l’expédition.

    [​IMG]
    William Henry Vanderbilt (1821-1885) - Henry Honychurch Gorringe (1841-1885)

    Peut-être vous souvenez-vous que Cléopatra’s Needle désigne deux monolithes d’Alexandrie dont un était tombé au sol lors du séisme de 1303, c’est celui-ci qui fut choisi et emporté par les Anglais à Londres. C’est donc l’aiguille encore dressée sur son piédestal, celle délaissée par Champollion au profit de l’obélisque de Louxor (2), que vient chercher Gorringe. L’abattage ne devrait pas poser de problèmes, depuis l’expédition du Luxor, un demi-siècle plus tôt, la mécanique avait fait beaucoup de progrès, l’opération n’était plus aussi périlleuse. Cependant ce ne sont pas à des difficultés techniques que va se heurter le chef de l’expédition.

    « A Alexandrie, où habitent de nombreux Européens, on assiste à une levée de boucliers. L’aiguille de Cléopâtre restante est l’un des rares monuments antiques encore debout dans cette ville. N’est-il pas scandaleux de vouloir l’emporter ? Articles, pétitions et recours en justice se succèdent, avec l’appui d’archéologues français ou allemands, pour demander aux autorités égyptiennes de revenir sur la décision du khédive Ismaïl. (3)». Depuis Ismaïl a été destitué est remplacé par son fils Tewfik qui manque d’autorité, les ordres du pouvoir central sont appliqués avec nonchalance.

    Gorringe va profiter de ces atermoiements pour procéder à l’abattage de l’obélisque le 5 décembre 1879, auparavant il avait fait venir de New-York du matériel de levage qui permit de soulever l’aiguille verticalement par un système hydraulique, avant de la pivoter à l’horizontale puis abaissée au niveau du sol pour être transportée par terre jusqu’au port. L’abattage terminé il fixera au pyramidion un drapeau américain pour bien montrer que dorénavant Cléopatra’s Needle appartient aux Etats-Unis ! Cependant la partie n’est pas encore gagnée, il se heurte à l’opposition des notables d’Alexandrie qui interdisent la traversée de la ville par un convoi aussi lourd menaçant d’endommager les canalisations d’égouts. Il s’avérera inévitable d’enfermer le monolithe dans un caisson étanche pour le faire flotter jusqu’au port, ce qui nécessitera quatre mois de travaux et beaucoup d’argent.

    Pour le transport Gorringe n’opta pas pour la construction d’un navire spécialisé tel le «Luxor» français ou le «Cléopatra» anglais. Soucieux de limiter les dépenses, il utilisera un bateau marchand choisi en Egypte. Un vieux cargo racheté à la Poste égyptienne fera l’affaire, pour l’occasion il sera retapé et rebaptisé le «Dessoug».

    [​IMG]
    Chargement de Cléopatra’s Needle dans la soute du Dessoug.

    Les matelots du navire furent embauchés à Trieste (Italie), quant à l’encadrement, il était composé de trois officiers dont deux étaient des ivrognes invétérés, le troisième dépressif sera licencié peu après son recrutement pour éviter qu’il ne se suicide durant le voyage. Cet étrange équipage n’empêchera pas le parfait chargement de l’obélisque et de son piédestal dans la soute du Dessoug et le départ du cargo à destination de New-York le 12 juin 1880, huit mois après l’arrivée de l’expédition à Alexandrie. Il arrive à destination le 20 juillet après avoir parcouru 8600 km en mer, ce qui demeure un record historique pour un obélisque égyptien. Gorringe touchait au but mais il n’était pas encore parvenu au terme de ses déconvenues.

    Si l’arrivée d’un obélisque égyptien sur le sol américain avait valeur de symbole pour les loges franc-maçonnes, la nouvelle était surtout ressentie comme une opportunité financière supplémentaire pour les dockers du port de New-York. Ils demandèrent un prix tellement exorbitant pour décharger les deux blocs qui composaient le chargement que le Dessoug n'eut d’autre alternative que de repartir et faire route vers Staten Island pour y décharger sa précieuse cargaison. Une colline de Central Park près du Métropolitan Muséum est retenue pour ériger le monolithe. « Le piédestal, pesant 50 tonnes, y sera conduit sur un solide véhicule tiré par 32 chevaux. L’aiguille de Cléopâtre, elle, empruntera une voie ferrée à petite vitesse et mettra 112 jours pour arriver à destination (3) ».

    Le 9 octobre 1880, quelque 9000 membres des loges maçonniques new-yorkaises organisent une cérémonie solennelle de bienvenu sur le site. Il faudra cependant attendre le 22 janvier 1881 pour assister, dans un froid glacial, à l’érection du « plus vieux monument du Nouveau Monde ».

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    New-York 22 janvier 1881 – Erection de Cléopatra’s Needle à Central Park

    Henry Honychurch Gorringe présentera une note de 100.000 dollars à son mécène William Henry Vanderbilt, celui-ci règlera le montant de la facture sans sourciller. L’officier de marine ne profitera pas longtemps de son succès, il aura juste le temps d’écrire « Egyptian Obelisks » paru en 1885 date de sa mort accidentelle (4).



    (1) Lire page 1 message n°8 « L’invraisemblable épopée de l’obélisque de Londres ».
    (2) Lire page 1 message n°1 « L’obélisque de la Concorde, les années décisives ».
    (3) « Le grand voyage de l’obélisque » de Robert Solé paru aux Editions du Seuil.
    (4) Il mourut le 7 juillet 1885 en sautant d’un train circulant à faible allure.
     
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  14. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Munich, l’obélisque à la mémoire de combattants morts pour une cause encombrante.

    Si vous allez à Munich faire un tour sur la Karolinenplatz, attardez vous quelques minutes au pied de l’obélisque qui s’y dresse. Non pas que le monument soit un trésor architectural mais pour y lire les plaques commémoratives qui se trouvent à la base de l’édifice. Certes les inscriptions qui y figurent ne sont pas inexactes mais, grâce à une rédaction judicieuse elles permettent de faire le grand écart entre la vérité historique et une volonté politique qui a pour dessein de l’escamoter. Tout-ceci étant, bien sûr, à remettre dans le contexte géopolitique de l’Europe de l’époque.

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    Le monolithe de 29 mètres de haut est construit en briques recouvertes de plaques de métal fondu. La légende voudrait que le métal provienne de la fonte des canons de la flotte turque défaite lors de la Bataille navale de Navarin en 1827. Cependant cette source reste contestée ; il ne s’agirait en fait que de débris de canons cassés et de cloches fêlées récupérés en Bavière. Le monument est l’œuvre de Leo von Klenze (1784-1864) représentant bavarois de l’architecture néoclassique de la seconde partie du XIXe siècle.

    Par le Traité de Presbourg (Bratislava) signé en 1805 entre la France et l’Autiche, après les défaites autrichiennes de Ulm et d’Austerlitz, la Bavière alliée à Napoléon devient un royaume. L'électeur Maximilien Ier (1756-1825) Joseph, de la maison de Wittelsbach, en devient le premier roi. Engagées au côté de la France, les troupes bavaroises vont participer aux campagnes napoléoniennes jusqu’en 1813 date à laquelle Maximilien Ier devançant la chute de Napoléon choisit de rejoindre la coalition anti-française.

    Fils de Maximilien Ier de Bavière, Louis Ier de Bavière lui succède en 1825. Louis 1er entretient une politique de mécénat qui le conduit à acquérir de nombreuses œuvres. " Pour abriter ses collections, il fait bâtir à Munich la Glyptothèque, le Staatliche Antikensammlungen ainsi que l'Alte et la Neue Pinakothek. Il transfère également à Munich, sa capitale, l'université alors située à Landshut. Faisant ainsi de Munich le plus brillant et le plus important centre artistique et universitaire allemand." (1)

    Pour accéder à un vœu de son père il va faire édifier un monument souvenir pour honorer la mémoire de 30.000 soldats bavarois morts lors de la Campagne de Russie. Ce monument sera l’obélisque de Leo von Klenze érigé Karolinenplatz à Munich en 1833. Petit problème cependant puisque lors de la Campagne de Russie (1812) le royaume de Bavière était engagé au côté de Napoléon et ce avant de faire alliance en 1813 avec la coalition anti-française.

    Les inscriptions figurant sur les plaques commémoratives de l’obélisque vont être rédigées de manière à dissimuler au mieux ce retournement d’alliance peu glorieux. Chaque face de l’aiguille comporte une inscription. Nous ne nous attarderons pas sur celles situées côté est et sud puisqu’elles indiquent successivement la date de terminaison des travaux et le nom du souverain qui a commandé l’œuvre.

    Côté ouest on peut lire : « Dédié aux trente mille Bavarois qui sont tombés pendant la guerre russe ». « La "guerre russe" dont parle le texte allemand et qui a tué 30.000 soldats bavarois, était en fait la campagne de Russie entreprise par Napoléon Ier en 1812. Tout en étant historiquement correct, le texte cache le fait que ces soldats bavarois étaient allés en Russie pour aider Napoléon à vaincre et à occuper la Russie. Le royaume de Bavière (qui était seulement devenu un royaume grâce à Napoléon et avait vu largement agrandir son territoire grâce à lui) avait pris le parti du conquérant - jusqu'à ce que sa gloire s'étiole ... » (2)

    Est inscrit côté nord le texte suivant « Eux aussi moururent pour la libération de la patrie ». « Cette inscription reflète la volte-face fait par le gouvernement (royal) bavarois vers la fin des guerres napoléoniennes. Ces soldats qui étaient morts dans une guerre d'agression contre la Russie, on les nommait maintenant défenseurs de la patrie (la patrie de qui, au fait ?). L'ironie (ou le mensonge) de l'histoire est dans le terme de "Befreiung" (libération) parce que ce sont les dernières guerres napoléoniennes (1813 - 1815) qu'on appelait (et continue à appeler) "Befreiungskriege" (guerres de libération) – mais cela voulait dire libération du joug de Napoléon ! » (2) De même que les soldats décédés durant la Campagne de Russie ne pouvaient pas avoir participé aux « Befreiungskriege » qui se sont déroulées 3 ans plus tard.

    Ah les voies de la politique sont effectivement très impénétrables… :)

    [​IMG]
    Scène de la Retraite de Russie (1812)​




    (1) Wikipédia.
    (2) Un obélisque pour 30.000 Bavarois morts en Russie.

     
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  15. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    L’obélisque de Nancy ou monument Carnot.

    Après avoir évoqué l’obélisque de Munich, pourquoi ne pas dire 2 mots sur l’obélisque de Nancy ? Après tout nous sommes membres d’un forum dont la vocation première est la diffusion de la culture régionale et, comme le souligne le dicton « on n‘est jamais mieux servi que par soi-même! »… :) Et bien oui nous Lorrains nous avons également notre obélisque sur l’allée du même nom qui sépare la place Carnot et le Cours Léopold à Nancy.

    En juin 1892 Sadi-Carnot (1837-1894), président de la République française, est en voyage officiel à Nancy. Au cours de son séjour il reçoit la visite inopinée du grand-duc Nicolas Constantinovitch de Russie (1850-1918) venu en Lorraine pour parfaire les négociations entreprises dans le cadre de la future Alliance franco-russe qui sera ratifiée entre les deux pays le 4 janvier 1894. Assassiné le 25 juin 1894 à Lyon par l'anarchiste italien Caserio, le président Sadi Carnot ne verra pas la mise en œuvre de l’Alliance franco-russe.

    Pour commémorer la mémoire de Sadi Carnot et célébrer l’Alliance franco-russe précédée par la rencontre du président de la République française avec le grand-duc Constantin à Nancy, la municipalité de la ville décide de faire bâtir un monument souvenir. Le choix se portera sur l’édification d’un obélisque moderne qui sera inauguré le 28 juin 1896. « Son financement fut assuré par une souscription publique qui obtint la participation de 28 000 personnes, ainsi que de 865 communes de Lorraine, et une subvention de l'État à hauteur de 12 000 francs. »(1)

    La conception de l’œuvre est confiée à l’architecte Charles-Désiré Bourgon (1855-1915) membre de l’Ecole de Nancy. Reposant sur une assise à degrés l’obélisque est construit en granit des Vosges et atteint une hauteur de 20 mètres. Sa décoration faite de sculptures en bronze est réalisée par Victor Prouvé (1858-1943) sous la direction de l’architecte Eugène Vallin (1856-1922), les deux hommes appartenaient également au mouvement de l’Art Nouveau.

    [​IMG]

    Descriptif de l’ornement : « Un médaillon représentant Sadi Carnot de profil, soutenu par des représentations allégoriques de la Force et de la Paix, au dessus d'une inscription « AU PRÉSIDENT CARNOT LA LORRAINE ». La Force et la Paix étaient représentées sous les traits de deux femmes se donnant la main ; la Force tenait de la main gauche un rameau de chêne, tout en s'appuyant sur la Paix qui cueillait une branche d'olivier. Ces incarnations de la Force et de la Paix sont parfois interprétées comme celles de la France et de la Russie, car le monument commémore non seulement la mort de Sadi Carnot, mais aussi sa rencontre avec le grand-duc Constantin de Russie qui eut lieu à Nancy… » (2) Le pyramidion de l’obélisque était également décoré d’un rameau de feuilles de chênes.


    Gravés à même la pierre on peut encore y lire le nom de l’architecte (Bourgon), le nom des communes ayant participé à la souscription publique et une inscription mentionnant le « commerce nancéien ».

    De l’œuvre de Victor Prouvé, seul demeure, de nos jours, l’ornement du pyramidion, les autres sculptures en bronze ont été arrachées et fondues par les Allemands pendant l'Occupation de la Seconde guerre mondiale.


    [​IMG]
    obélisque sommet.jpg
    Photos MamLéa avec son aimable autorisation

    (1) Wikipédia.
    (2) En passant par la Lorraine et Wikipédia.
     
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    jcb001 aime ça.
  16. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    L’Obélisque couché d'Hatchepsout.

    Depuis sa découverte lors de la Campagne d’Egypte du général Bonaparte en 1800, l’obélisque couché de l’enceinte d’Amon-Ré à Karnak suscitait de nombreuses interrogations parmi les archéologues. Il fallut patienter plus d’un siècle pour que Ludwig Borchardt, égyptologue allemand, lève le voile sur cette œuvre singulière nait de l’imagination fertile de l’homme ou plutôt, en l’occurrence ici, de celle d’une femme.

    Nous sommes en 1476 av JC sous le règne d’Hatchepsout, reine-pharaon, cinquième souverain de la XVIIIe dynastie de l'Égypte antique. Fille aînée du roi Thoutmosis I, mariée à Thoutmosis II, son demi-frère, et tutrice de Thoutmosis III, son neveu. A la mort de son mari, Hatchepsout défia la tradition et monta sur le trône divin, devenant ainsi l'incarnation féminine d'un rôle spécifiquement masculin.

    "Mon autorité se dresse, inébranlable, comme les montagnes, le disque solaire brille et étend ses rayons sur la titulature de mon auguste personne et mon faucon s'élève au-dessus de la bannière royale pour l'éternité"(1). Hatchepsout fut couronnée Roi d'Égypte sous le nom de Maâtkarê Hatshepsout ; la reine, ou plutôt le Roi Hatchepsout régna plus de 20 ans."La regarder était plus beau que tout ! Sa splendeur et sa forme étaient divines, c'était une jeune fille belle et resplendissante" (1).


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    Maâtkarê Hatshepsout, (Reine-Pharaon de 1479 à 1457 av JC)
    1 – British Muséum 2 – Nouveau Musée de Berlin 3- Métropolitain Muséum

    Telle était Hatchepsout, personnage complexe au comportement ambigu Tantôt femme séductrice dans l’intimité de son palais, tantôt travestie en homme, elle portait vêtements masculins et fausse barbe, pour plaire à son peuple qui, il est vrai, ne pouvait reconnaître une femme en tant que pharaon. L’étude de sa personnalité provoque encore de nos jours de nombreuses controverses.

    Dans l’Egypte antique, la religion foisonnait de dieux, demi-dieux, démons et génies. Les figures d’animaux divinisées étaient nombreuses. C’était le cas, entre autres, de la vache et de la chèvre. Toutes ces divinités avaient en commun d’être considérées comme des figures positives. Cette symbolique était l’expression du maternel, de la chaleur et de la gestation. En outre, elles produisaient non seulement de la viande, mais surtout du lait qui était une véritable manne pour les hommes. De nombreuses statuettes à l’effigie de ces animaux ont été découvertes dans les tombeaux comme la chèvre retrouvée dans la chambre mortuaire du pharaon Toutankhamon.

    Hatchepsout vouait à la chèvre un culte immodéré ; alors qu’elle était nourrisson, sa survie n’avait pu être assurée que grâce à une bouillie composée à base du lait de cet animal. Peu après son couronnement, elle fit aménager dans les jardins de son palais, une enceinte suffisamment vaste pour y abriter un troupeau de chèvres conséquent. Un quart de sa surface était réservé à une grande étable et à l’hébergement de serviteurs ; le reste de l’étendue étant dévolu à un enclos en partie à ciel ouvert où les chèvres pourraient s’ébattre.


    [​IMG]
    Chèvre faisant partie des trésors de la tombe du Pharaon Toutankhamon
    (Musée Egyptien du Caire)

    Les critères de sélection de ces charmantes bébêtes avaient été clairement définis : âge, hauteur au garrot, courbure régulière des cornes et obligation de posséder une robe blanche immaculée. Sous la responsabilité d’Erenkhtouès, vizir désigné pour l’occasion, un premier tri fut fait parmi 900 têtes présentées lors d’un marché aux bestiaux. Plus d’un tiers des animaux proposés ne répondait pas aux références établies. Le cheptel restant donna lieu à une sélection confiée à l’œil vigilant du grand prêtre Hapouseneb.

    Cette tâche accomplie, il restait encore environ 500 chèvres à présenter à Hatchepsout pour qu’elle arrête son choix. A elles seules, les opérations de présélection avaient nécessité un mois d’arbitrages et pas mal de palabres. « Durant cinq jours, on présenta à la souveraine, par groupe de quatre chèvres en laisse, l’ensemble des animaux présélectionnés. Assise nonchalamment sur son trône doré, très attentive à l’étrange défilé, Hatchepsout, désignait de gestes dédaigneux les chèvres qu’elle ne désirait pas. Les heureuses élues recevaient quant à elles chacune un nom que le scribe Djedkarê s’empressait d’enregistrer… A l’issue du quatrième jour on dénombra 417 chèvres qui, dorénavant, composaient « Le troupeau divin » de la femme-Pharaon. » (2)

    Senenmout, homme de confiance (amant ?) d’Hatchepsout, se vit confier la charge d’embaucher une cohorte de domestiques appelés à veiller au confort du troupeau. L’eau claire, les feuilles, les ronces, le foin ou l’herbe fraiche ne devaient pas manquer à ces charmants caprinés. A toutes heures Hatchepsout faisait des visites inopinées aux écuries pour s’assurer personnellement de leur parfait fonctionnement Le coupable convaincu de négligences était sommairement jugé et condamné à avoir les yeux crevés. « Les soirs de grandes festivités, l’enclos était ouvert et, au milieu des convives, dans un bêlement incessant, les chèvres envahissaient le palais. Elles se livraient alors aux pires déprédations sous l’œil complaisant d'Hatchepsout »(2). Pour éviter de tomber en disgrâce, il était recommandé au visiteur de savoir distinguer et connaître le nom des chèvres particulièrement chéries par la Reine.

    En -1467 une peste bovine ravagea plus d’un quart du troupeau, par chance pour les domestiques, la douzaine de chèvres favorites échappa miraculeusement à l’épidémie. «… Après une distribution fournie de coups de fouet, le cheptel fut reconstitué et on augmenta l’effectif des palefreniers de manière à ce que chaque domestique ait la responsabilité nominative d’une dizaine de chèvres… Un jour, un rapace menaça le troupeau… Hatchepsout piqua alors une de ses célèbres colères qui ébranlaient les murs du palais, elle exigea la nomination de huit guetteurs chargés de scruter le ciel de l’aube au couchant… Ils furent dotés de trompettes pour donner l’alerte et de grands drapeaux blancs qu’ils agitaient comme des sémaphores à la moindre intrusion… » (2)


    [​IMG]
    L’Obélisque couché d'Hatchepsout à Karnak.

    La reconnaissance divinatoire de la femme-pharaon envers l’animal atteint son paroxysme lorsqu’Hatchepsout passa commande d’un obélisque taillé dans l’halite (sel gemme) extrait des carrières d’Alexandrie. De taille respectable, 8 mètres de long, 1,5 m de largeur pour chacune de ses 4 faces. Il fut couché sur un berceau et déposé au milieu du parc à chèvres pour que celles-ci puissent le lécher à loisir. Le monolithe était couvert de hiéroglyphes sur trois de ses faces – celle tournée vers le sol étant vierge de toute inscription - louant la gloire d’Amon Ré au nom de son humble serviteur Maâtkarê Hatshepsout. L’entretien de l’obélisque devint rapidement un casse-tête pour les sculpteurs qui devaient indéfiniment rafraîchir les caractères égyptiens malmenés par la langue râpeuse des 417 chèvres qui en faisaient leur régal. « Lors d’une restauration, un de ces malheureux fut condamné au supplice du pal pour avoir repoussé sans ménagement Nebkaenrê, chèvre favorite d’Hatshepsout. » (2)

    Hormis ces détails tragi-comiques, nous savons par ailleurs qu’Hatchepsout se baignait journellement dans le lait encore tiède provenant de la traite des chèvres de son troupeau. Mais, étonnamment c’est par l’intermédiaire de hiéroglyphes découverts sur un mur du tombeau du grand prêtre Hapouseneb que nous tenons le don le plus précieux hérité du règne de la Reine-Pharaon :

    « L’Hator : Chèvre féconde, fils d’Amon, roi aux monuments nombreux, grand de victoires, fils aîné de Ré, détenteur de son trône. L’enfant de Ré : Maâtkarê Hatshepsout, qui exalte le temple d’Amon comme l’horizon du ciel avec son troupeau divin. Hapouseneb, ton esclave, tant que le ciel existera, ton nom existera, mon sacrifice pour le troupeau céleste demeurera, roi bienfaisant comme Atoum, doué de vie. »(1)


    [​IMG]
    Hiéroglyphes du tombeau du grand prêtre Hapouseneb

    Par ce message Hapouseneb dévoilait qu’il avait consacré sa vie à servir Hatshepsout et à veiller au bien-être de ses chèvres. « Mon sacrifice pour le troupeau céleste demeurera » nous enseigne que la charge du cheptel valut au grand prêtre de sérieux tourments. Peu après la mise au tombeau d’Hapouseneb, cette confession posthume passera dans le langage courant. Ce sont les troupes d’Alexandre le Grand qui ramèneront d’Egypte cette locution ; elle deviendra un millénaire plus tard l’expression française bien connue : « Faire devenir chèvre » qui dès lors signifiât : faire subir à une personne un harcèlement moral propre à altérer sa santé mentale.

    A la mort d'Hatchepsout en -1457, son successeur Thoutmôsis III, s’empressa de se débarrasser du troupeau de chèvres et de l’encombrant héritage. Il fit transporter l’aiguille à Karnak où les visiteurs peuvent encore la découvrir aujourd’hui sous le nom de : « L’Obélisque couché d'Hatchepsout ».



    (1) « Au temps des Pharaons » de Leglas Alison (Editions Nathan).
    (2) « Chroniques de l’Egypte antique » de Lattant Charles (Editions Laffont).
     
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  17. supermamy2

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    Bernard, tu nous feras devenir chèvre ! :hihi:
     
  18. pepette

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    mmmmmeêêêêêêêêêhhhhh!
     
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  19. Bernard

    Bernard Lorrain(e) accro

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    Certains hébergeurs d’images ont supprimés leur accès gratuit à compter du 1er janvier 2016 ; c’est le cas de Casimages pour des images, parues dans des sujets anciens, dont la durée de validité s’avère dépassée.

    Entre dans cette catégorie «D’un obélisque à l’autre... » ouvert le 14 juillet 2010.
    Toutes les illustrations disparues ont été remplacées et vous pouvez désormais y lire ou relire l’Histoire de 8 obélisques.

    1 - L'Obélisque de la Concorde, les années décisives...
    Ce sujet à la particularité de couvrir les années de 1828 à 1830 durant lesquelles se sont déroulées les négociations entre l’Egypte, la France et l’Angleterre pour formaliser le don de l’obélisque à notre pays. Vous y apprendrez pourquoi et comment Jean-François Champollion arrêta son choix sur l’obélisque de Louxor. Vous vivrez la partie de poker menteur qui s’est jouée entre la France et Grande Bretagne pour obtenir l’obélisque tant désiré. Vous découvrirez également que ce n’est pas un mais trois obélisques égyptiens qui pourraient se dresser aujourd’hui en France. Lire

    2 - L’obélisque consacré au catholicisme.
    L'obélisque de la place Saint-Pierre à Rome supposé provenir d’Héliopolis (Egypte) a d’abord était érigé à Rome,en l’an 37, au centre du cirque de Caligula, non loin (250m) de la place Saint Pierre. Plusieurs papes avaient envisagés de faire franchir au monolithe ces fameux 250 mètres pour l’exhiber aux yeux des nombreux pèlerins. Ils avaient cependant tous reculés devant l’énormité de la tâche. Ce n’est qu’en 1586 que la décision fut prise par le pape Sixte V. Le sujet raconte comment un tel projet gigantesque pour l’époque a pu aboutir grâce à l’ingéniosité de l’architecte italien Domenico Fontana. Lire

    3 - L’invraisemblable épopée de l’obélisque de Londres.
    L’ingénieur John Dixon pensait avoir tout prévu pour ramener sans problème l’obélisque à Londres. Il avait imaginé de faire construire un gros cylindre métallique étanche dans lequel serait glissé le monolithe dès le lieu où il était entreposé. L’opération suivante consistait à le faire rouler jusqu’au rivage du Nil puis de l’équiper d’un mât, d'une quille et d’un gouvernail pour pouvoir le remorquer jusqu’à destination. Projet audacieux qui finira par aboutir aux prix d’incroyables péripéties. Lire

    4 - Redde Caesari quae sunt Caesaris…
    L’obélisque d’Axoum (Ethiopie) dont il s’agit avait été dérobé par Benito Mussolinilors de l’occupation italienne de l’Ethiopie de 1936 à 1941. Il fut transporté à Rome puis érigé le 31 octobre 1937 non loin du Cirque Maxime à Rome, devant le bâtiment qui abrita le ministère de l'Afrique italienne jusqu'en 1945 Ce hold-up colonial va donner lieu à l’un des plus extraordinaires suspens archéologico-diplomatique du XXème siècle. L’Italie consentira enfin à le restituer le 4 septembre 2008. Lire

    5 - Petite histoire de Cléopatra’s Needle érigée au Central Park à New-York.
    L’opération fut confiée àHenry-Honychurch Gorringe, officier de marine américain alors âgé de 38 ans. Si l’enlèvement de l’obélisque aujourd’hui érigé au Central Park à New-York fut grandement facilité par les avancées techniques faites depuis les premières expéditions, il n’en fut pas de même pour l’autorisation d’octroi. Dire qu’il a été volé à l’Egypte serait excessif mais il a été obtenu dans des conditions particulièrement contestables. Ressentie comme une opportunité financière supplémentaire pour les dockers du port de New-York réclamèrent une rémunération tellement importante pour décharger la cargaison que Gorringe fut contraint de le faire route vers Staten Island. Lire

    6 - Munich, l’obélisque à la mémoire de combattants morts pour une cause encombrante.
    Imaginez que la France érige un monument à la mémoire de combattants engagés dans un conflit au côté d’un pays allié. Imaginez ensuite qu’au cours du même conflit un retournement politique fait que cet allié d'hier devient à son tour un ennemi que vous devez combattre. Au demeurant il semble normal d’honorer également les combattants morts pour cette seconde période de guerre. Oui mais comment le faire sur le même monument ? C’est le stratagème utilisé que je raconte dans ce sujet… Lire

    7 - L’obélisque de Nancy ou monument Carnot.
    Le sujet posté le 20 mai 2011 est aujourd’hui encore plus d’actualité avec le retour, samedi 16 janvier 2016, de plaques neuves en pierre de lave émaillée qui viennent remplacer celles d’origine en bronze probablement fondues par les Allemands en 1943. Connaître l’histoire des obélisques en général c’est bien, mais connaître particulièrement celle de Nancy, c’est mieux. Je sais je suis un petit peu chauvin concernant l’Histoire de la Lorraine mais bon… Lire

    8 - L’Obélisque couché d'Hatchepsout.
    Caprices et rêves de grandeur de Maâtkarê Hatshepsout, Reine-Pharaon de 1479 à 1457 av JC, qui fit tailler dans l’halite un obélisque réservé à l’usage exclusif des chèvres de son « troupeau divin ». 417 bêtes triées sur le volet qui vont combler de joie Hatshepsout et causer bien des tourments aux serviteurs et autre personnel qui en ont la charge. Le grand prêtre Hapouseneb évoquera même son « sacrifice pour le troupeau céleste » par l’intermédiaire de hiéroglyphes gravés sur un mur de son tombeau. Lire
     
    Dernière édition: 28 Janvier 2016

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